La piscine

«En passant d’un plateau à l’autre pendant que mes assistants préparaient les clichés, on a réussi à faire les trois images en une journée, en terminant par celle-ci, qui était la plus difficile. Alain était allongé dans une piscine gonflable noire très peu profonde, et on avait construit un échafaudage au-dessus de lui pour que je puisse prendre la photo. Tous les réglages ont été faits avec des assistants, et le cliché a été pris en vingt minutes, ce qui n’a pas suffi à empêcher qu’il ait les doigts fripés. Alain a été d’une patience infinie.»

Les lentilles d’eau

«C’était l’hiver, on avait récupéré des tonnes de lentilles d’eau prises dans la glace en forêt de Rambouillet ; mais, quand elles ont fondu dans notre petite piscine, des tonnes de bestioles de toutes sortes s’étaient aussi invitées. Il nous a fallu des heures pour nettoyer l’eau de cette faune grouillante. On versait régulièrement des théières d’eau chaude pendant qu’Alain était allongé. Au vu du résultat, il a finalement accepté le principe de la photo mais, par superstition, il m’a demandé de changer la couleur des lentilles d’eau. Il ne voulait pas de vert. J’ai dû faire des essais qui n’avaient aucun sens en bleu ou jaune, et j’ai fini par refuser l’utilisation de la photo s’il persistait à vouloir modifier les couleurs. Au final, Alain ne m’a jamais dit ce qu’il pensait de la pochette. Je ne suis pas certain qu’il l’appréciait. Il ne s’est jamais exprimé.»

L’idée

 

«Alain Bashung travaillait régulièrement avec Jean-Baptiste Mondino, et Barclay m’a contacté pour tenter quelque chose de différent sur un disque en forme de nouveau départ. Bashung ne voulait rien partager de ce disque avant sa sortie, et je n’ai eu accès qu’aux textes pour imaginer une pochette. Celui de la chanson Fantaisie militaire m’a fait penser au Dormeur du val de Rimbaud. Je voulais donner une version photographique de ce gisant entre la vie et la mort. Une idée que sa maison de disques a aimée mais qui ne l’a pas séduit immédiatement. J’ai dû batailler, proposer d’autres idées, notamment celle d’un Bashung marchant sous un parapluie avec des petites lumières accrochées aux baleines ou de sa silhouette derrière un verre trouble, décomposée comme un puzzle. C’était graphique, mais cela ne racontait pas grand-chose. Finalement, j’ai proposé un deal, réaliser ces trois images dans la même journée pour prouver que celle qu’il aimait le moins était la bonne.»

 

Par Alexis Bernier — 8 juillet 2016 pour Libération !